Nous sommes le 6 décembre 2006 à Saint-Ouen. La scène se passe dans l’atelier du peintre Gazio, sous le regard expert de Charlot en personne, bien placé dans son cadre, à gauche au fond du mur. Sur la toile à laquelle travaille alors le peintre, occupant à peu près la moitié du tableau, un piano est en train de se désintégrer. On voit très clairement que la chose vient de lui, et l’on comprend aussi que les gestes de Gazio captent le mouvement même de désintégration. Capter et capturer font deux. Tout sépare à vrai dire le retour à la source, lequel est délivrance, de l’emprisonnement. Les gestes de Gazio libèrent le mouvement et nous le restituent sous de multiples guises, comme par exemple ici cette désintégration. Mais pourquoi le piano se désintègre-t-il ? Le peintre n’en sait rien, ne veut pas le savoir, non certes par ignorance, mais bien par grandeur d’âme, par générosité. La peinture ne juge pas, ne cherche pas à comprendre, mais elle nous donne à voir ce que précisément les strates de notre savoir nous interdisent de voir. Et le peintre est à l’œuvre perpétuellement,  à la source des choses et de leur mouvement, saluant au passage Georges Braque, le patron : « le perpétuel et son bruit de source. »

Gazio ne nous fait pas l’aumône de ses trouvailles. Il ne se contente pas de juste faire un geste. Il a le geste large et l’ampleur de son geste fait que ses toiles respirent la générosité. Elles sont fortes comme la vie, et croisent sans cesse la mort. La peinture de Gazio est amour de la vie au plus proche de la mort. Nul ne peut sérieusement prétendre l’étiqueter. Il n’y a pas non plus de titres aux tableaux. Peinture, peinture, nous dit l’écho, tout le reste est littérature.

Si la fête est bien autre chose que le vide d’une interruption, que l’appel un peu niais au festif à tout prix, alors oui nous sommes là devant une fête des sens. Et la fête continue, de tableau en tableau, spectacle permanent, véritable théâtre. Et jamais le spectacle ne vire au voyeurisme. Les corps complètement nus et les couples d’amoureux ne manquent cependant pas comme vous pouvez le voir. C’est même sans doute là une des composantes les plus manifestes des dernières toiles de Gazio. Regardez par exemple cette femme nue encourageant un musicien, cette autre avec un oiseau,  ce tendre baiser près d’une cabine de bain,  ce couple de femmes et cette scène d’amour avec une belle jeune fille, l’un des derniers tableaux, et cet homme et cette femme, au beau milieu d’un parc où les arbres font comme des notes colorées de musique. La musique est souvent présente et c’est d’ailleurs un musicien qui figure sur  l’affiche de l’exposition. L’acrobate sur un monocycle, les clowns, les damiers qui ondulent, sans oublier la lune, qui ne tient pas en place, comme on le voit dans le tableau de l’homme qui tombe d’une barre, voilà autant de figures déjà vues, toujours à voir.

Une jeune fille, une actrice. Un monocycle encore. Et le soleil couchant, la lune déjà levée. Et le ciel bleu de nuit qui s’ouvre tel un sourire. Ainsi souriais-tu, actrice désintégrée qui perdit l’équilibre. Regardons les tableaux et saluons Gazio, mais n’applaudissons pas. Rilke nous dit pourquoi : « Mais déjà ils éclataient en applaudissements, par crainte du pire : comme pour détourner d’eux, au dernier moment, ce qui aurait dû les contraindre à changer leur vie.

Claude Roëls